Editorial

Une recherche intéressante ? Des résultats contre-intuitifs ?

 

Dans un éditorial récent[1] que nous avions consacré à la recherche d’articles de qualité, nous avions insisté sur l’originalité et l’innovation des articles. Nous écrivions « L’originalité est une qualité difficile à maîtriser, à évaluer, à publier […] C’est la volonté de SIM de publier des articles originaux, créatifs, innovants, sortant des sentiers battus, pour renouveler la discipline des systèmes d’information. ». Pas au détriment de la rigueur théorique, ni de la solidité méthodologique, évidemment.

Cette originalité est la bienvenue dans une revue car elle rend la recherche plus attrayante, plus intéressante, plus motivante. L’impact d’une recherche dite « intéressante » sur sa diffusion, son rayonnement et son audience a fait l’objet d’études théoriques (Davis, 1971) et de recherches empiriques (Das et al., 2010). La publication de recherches intéressantes devient une préoccupation majeure pour les revues, comme le montre un forum récent de Academy of Management Journal (Bartunek et al., 2006). Même la presse spécialisée grand public (Rooney, 2009) invite les chercheurs à publier une recherche dite intéressante, pertinente et innovante, pour stimuler la réflexion des praticiens et mieux tirer profit des recherches académiques. Ce n’est pas le CIGREF qui nous démentira, lui qui nous invite régulièrement, lors de chaque sélection des articles pour son prix annuel, à veiller au caractère innovant et à la plus grande pertinence et lisibilité de nos recherches pour les praticiens et autres directeurs de systèmes d’information.

Une recherche est perçue ou reconnue comme intéressante, innovante, provocante, dès l’instant où elle éveille l’attention du lecteur, où elle remet en cause, et contredit parfois, une partie de ce qu’il juge acquis, indiscutable, gravée dans le marbre. Il peut s’agir d’une nouvelle théorie, d’une méthodologie originale, d’une question de recherche iconoclaste ou de résultats contre-intuitifs. Challenger les idées préconçues, remettre en cause les acquis, sortir des sentiers battus sont davantage susceptibles d’éveiller l’intérêt des lecteurs, la curiosité des chercheurs et les réflexions au sein de notre communauté.

L’attrait d’une recherche intéressante, parfois provocatrice ou contre-intuitive, se traduit a priori par une audience plus large et des lecteurs plus enthousiastes, car prenant davantage d’intérêt et de plaisir à découvrir nos recherches et nos écrits. Une revue a tout à gagner à augmenter son audience, son rayonnement non seulement auprès des scientifiques à qui elle est principalement destinée mais aussi auprès des praticiens, des responsables et des médias spécialisés. Plus ils sentiront qu’on les interpelle avec des recherches qui innovent, des questions de recherche qui perturbent et des résultats qui dérangent, plus ils auront l’impression que notre revue joue son rôle de découvreur, de diffuseur et de « pollinisateur » d’idées. Invitant non seulement d’autres chercheurs à creuser les idées et poursuivre les réflexions mais aussi les gestionnaires à remettre en cause et améliorer leurs pratiques.

Le pari de SIM est de penser qu’on peut publier des recherches novatrices, frondeuses, sortant des sentiers battus, « intéressantes » à lire, sans négliger la rigueur scientifique qui doit nous caractériser.

Deux recherches sur la gestion de projets

Dans ce numéro, deux articles consacrés à la gestion de projets ont cette volonté de publier une recherche qui interpelle: l’un par quelques résultats contre-intuitifs, l’autre par une question de recherche contre-intuitive, que les auteurs appellent « inversée ».

Le premier article, rédigé par Muriel Mignerat et Suzanne Rivard du Canada, a pour objectif d’étudier les réactions des gestionnaires de projets aux pratiques, pressions et autres normes imposées par les institutions dans lesquelles ils sont menés. Ces gestionnaires de projets les adoptent-ils sans rechigner, automatiquement, ou en toute connaissance de cause, de façon attentive? Tâchent-ils au contraire de les éviter ou même de les manipuler ? Cherchent-ils des compromis ? Envisagent-ils la confrontation ou la provocation ? Pour mener leurs études, les auteurs adoptent d’une part une typologie, proposée dans la littérature, des stratégies d’acteurs aux pressions institutionnelles et de leurs facteurs prédictifs. D’autre part, elles intègrent dans leur construction et établissent des parallèles avec le concept psychologique de « mindfulmess » et ses attributs. L’article décrit l’enquête sur le terrain, les deux études de cas retenues, les observations et les interviews qu’elles ont menées pour collecter les réponses auprès des gestionnaires de projets. L’article passe ensuite en revue les stratégies adoptées (acquiescement, compromis, évitement, provocation et manipulation) dont elles analysent les facteurs prédictifs (cause, composant, contenu, contrôle et contexte). La variété des réactions est grande. Les réponses dépendent toujours du contexte, s’expliquent souvent par une recherche de légitimité et est parfois le fruit d’une réflexion approfondie, d’une démarche consciente. Il est symptomatique d’observer le lien entre recherche de légitimité et survie des équipes de projets : en cherchant la légitimité de leurs projets ils en assurent aussi la survie et celle de leur équipe. Dans leur analyse, les auteurs pointent notamment quelques résultats contre-intuitifs et relèvent en particulier des situations où les normes sont adoptées consciemment, non par pur mimétisme, mais pour les raisons très diverses, pas toutes rationnelles, et parfois sans lien avec leur efficacité attendue.

Le troisième article est proposé par Régis Meissonier, Isabelle Bourdon, Emmanuel Houze, Serge Amabile et Stéphane Boudrandi. Leur recherche a pour but de comprendre les motivations des développeurs du « logiciel libre ». Les auteurs vont prendre le contre-pied de la plupart des recherches dans ce domaine qui considèrent que les motivations des développeurs expliquent leur niveau de participation à des projets Open Source. C’est ici qu’intervient l’innovation des auteurs et leur approche contre-intuitive : ils pensent à inverser la question de recherche et à appréhender dans quelle mesure la participation à des projets de logiciel libre permet aux développeurs de donner sens à leurs motivations. L’article présente les résultats d’une enquête quantitative menée sur un site de logiciel libre (SourceForge) destiné aux entreprises. Sur base d’une analyse statistique des données et des résultats, leur recherche montre que la participation semble pouvoir déterminer et expliquer des motivations dont les développeurs peuvent mesurer leur satisfaction par des indicateurs concrets. Ainsi la réputation apparaît comme une motivation importante induite de la participation, qui peut se mesurer par la visibilité des développeurs au sein du groupe grâce à des indicateurs tels que la quantité de code réutilisé et l’intensité de la participation aux FAQ, par exemple. La réciprocité escomptée de leur participation est une seconde motivation qui peut se mesurer par la réactivité des autres développeurs à répondre aux sollicitations en évaluant par exemple le temps de réponse sur les forums et le temps de correction des erreurs. Les opportunités professionnelles perçues dominent aussi les motivations retirées de la participation à des projets Open Source. Mais, contrairement à certains préjugés, les motivations et contributions idéologiques en faveur du logiciel libre semblent souvent rester au second plan.

Deux études sur la gestion de la chaine logistique

Les deux autres articles de ce numéro abordent l’apport de la gestion des connaissances à la gestion de la chaine logistique : l’un propose un cadre conceptuel pour un apprentissage organisationnel conjoint entre les acteurs d’une même chaîne logistique et l’autre présente une recherche-action dans le service logistique d’une entreprise.

Karine Evrard Samuel s’intéresse dans le deuxième article à l’apprentissage mutuel d’entreprises travaillant en partenariat dans une chaîne logistique. En se référant aux théories sur l’apprentissage et sur la gestion des connaissances, elle reprend à son compte et définit le concept d’apprentissage dit « interorganistionnel » entre client et fournisseur d’une même chaîne logistique, Elle en caractérise aussi le processus pour créer à deux de nouvelles connaissances, partagées et utilisables par tous les acteurs de la chaine. L’auteur étend le concept d’apprentissage organisationnel au contexte de plusieurs entreprises impliquée dans une relation client-fournisseur au sein d’une chaîne logistique. L’auteur adopte le modèle SECI (Socialisation, Externalisation, Combinaison et Internalisation) de Nonaka et Takeuchi (1995) pour observer sur un cas concret de gestion des approvisionnements la manière dont les échanges entre les partenaires se transforment en connaissances. L’article passe en revue et étudie chacune des étapes de ce processus pour en identifier les interactions, les risques de blocage et le rôle des technologies de l’information. L’article transpose notamment la notion de « fertilisation croisée » à l’échelle inter-organisationnelle et met en évidence le rôle d’un référentiel de mesure de la performances commun aux deux partenaires, améliorant leur communication et leur confiance mutuelle. Même si un partenariat s’établit dans la durée, l’auteur observe que cette confiance entre partenaires se concrétise par une succession de « petites victoires » qui donnent le sentiments aux acteurs de progresser ensemble, de partager sans cesse davantage et de tolérer des essais-erreurs dans la collaboration.

Dans la rubrique « Cas et expériences pédagogiques », Cécile Gaumand, Alain Chapdaniel et Aurélie Dudezert présentent une étude de cas consacrée au service logistique de la société Bonfigioli, active sur le marché de la transmission de puissance, avec ses moteurs, réducteurs et autres variateurs de vitesse. Cet article présente une recherche-action menée par la responsable de la fonction Supply Chain de l’entreprise, un chercheur expert dans le management de la logistique et une enseignant-chercheur spécialisée en gestion des connaissances. L’intervention a commencé par une phase de diagnostic avant de se prolonger par une phase dite thérapeutique. Cette seconde étape a permis de développer non seulement les connaissances en matière de modélisation, de simulation et de pilotage des processus mais aussi une culture nouvelle de réseaux, du risque, du changement et de l’innovation. L’article met aussi en perspective et tire les leçons de l’intervention effectuée. Les auteurs insistent notamment sur la responsabilisation et la valorisation des employés permettant le développement d’une dynamique d’apprentissage et un partage des connaissances. Ils mettent aussi en évidence les jeux de pouvoir et d’influence pour la gestion des connaissances dans la chaîne logistique. Ils soulignent enfin le regard transversal sur l’entreprise que les acteurs impliqués acquièrent lors du changement et sur les nouvelles voies d’évolution de carrière que ce nouveau regard élargi impliquera fatalement dans le futur. L’article se termine par quelques considérations théoriques qu’appelle cette intervention.

Prix CIGREF

Lors du récent colloque AIM à La Rochelle, le prix CIGREF a été attribué à Olivier Lisein, François Pichault et James Desmecht (2009) de Liège pour leur article intitulé « Les business models des sociétés de services actives dans le secteur Open Source ». Toutes nos félicitations aux auteurs et nos remerciements au CIGREF pour son soutien de longue date et toujours fortement apprécié à SIM. 

Prix de thèse  FNEGE AIM ROBERT REIX

Le prix FNEGE AIM Robert Reix de la meilleure thèse en systèmes d’information a été attribué à Lise Arena pour sa thèse « Adoption, implantation et généralisation d’une nouvelle technologie : Une interprétation en termes de changement stratégique », soutenue à l’Université de Nice Sophia-Antipolis le 26 novembre 20009, sous la direction de Guy Solle et Edward Lorenz. Toutes nos félicitations à Lise et en espérant la compter prochainement parmi les auteurs de SIM …

Bibliographie

Bartunek J., Rynes, S., Ireland, D. (2006) « What Makes Management Research Interesting, And Why Does It Matter? » Academy Of Management Journal, 49(1), p. 9–15.

Das, H., Long, B. (2010) « What makes management research interesting?: an exploratory study. » Journal of Managerial Issues, 22(1), p. 127(18).

Davis, M. (1971). That’s interesting! Towards a phenomenology of sociology and a sociology of phenomenology. Philosophy of the Social Sciences, 1, p. 309-344.

Lisein, O., François Pichault, F., Desmecht, J. (2009) « Les business models des sociétés de services actives dans le secteur Open Source », Systèmes d’information et management, 14(2), p. 7-38.

Rooney, P. (2009) And Now. Our Top Story. BizEd, March/April, p. 46-51

 

Par Yves Pigneur



[1] Volume 14, numéro 2